Storia... e storie delle Centovalli
Comune di Cavigliano
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Autobiographie de Julien de Parme

(Cavigliano, 1736 - Paris, 1799)

 

            Je suis né en 1736, 1e 23 avril, sur les bords du lac Majeur, dans un village nommé Cavigliano, près de Locarno, ville de Suisse, capitale du bailliage du même nom. Mon père était maçon, et ma mère fille de maçon. Les mauvais traitements de mon père forcèrent ma mère de senfuir, en me portant dans une hotte, (una gerla n.d.r.) et de se retirer à Craveggia, gros bourg situé dans la vallée de Vigezzo.

 

            Elle fut réduite à mendier pour nous faire subsister, surtout l'hiver, parce que ce pays étant couvert de neige, il n'offre aucune espèce de travail. Un maître d'école m'apprit, par charité, à lire, à écrire et un peu d'arithmétique. Je parvins à en savoir assez pour lui être utile à mon tour, en faisant lire d'autres denfants qui en savaient moins que moi. Parmi ceux-ci était le frère d'un jeune peintre, que ma passion pour la peinture me faisait chérir plus que ses camarades. J'ignore d'où le penchant pour ce bel art m'était venu; ce que je sais, c'est q'uil se manifestait avec une violence irrésistible. Je barbouillais toutes les murailles et tous les papiers qui me tombaient sous les mains. J'impatientais souvent mon maître, et il fut tenté plus d'une fois de me renvoyer.

Mais il était naturellement bon, quoique très vif; et, enfin, il me prit dans une affection telle, que bien loin de contrarier mon penchant, il le favorisa autant que cela pouvait dépendre de lui...

            Je continuais d'aller à lécole, sans cesser de dessiner autant que je pouvais. Comme il y avait plusieurs Vierges et autres sujets de dévotion peints sur les façades des maisons selon l'usage du pays, je m'appliquais à les copier avec tout l'amour et toute l'attention dont j'étais capable. Aller à l'école, dessiner et demander l'aumône, tel était l'emploi de mon temps. Tout le monde était touché de ma situation. Les uns me donnaient une chemise, les autres un habit, d'autres du pain. Ma malheureuse mère travaillait autant qu'elle pouvait, pour nous tirer tous deux du triste état où nous étions; mais elle n'en put jamais venir à bout. Le gain était trop petit, et les besoins trop multipliés.

            Les choses étaient en cet état lorsqu'on accusa ma mère d'un crime capital, qui manqua de lui faire perdre la vie. Voici le fait; car, tout jeune que j'étais, il me fit une telle impression, qu'il ne s'est jamais effacé de ma mémoire.

            Ma mère était liée avec une jeune fille qui avait fait périr son fruit: on soupçonna ma mère davoir trempé dans ce forfait. Un soir, tandis que je jouais devant la porte de la maison avec mes camarades, deux sbires vinrent prendre ma mère, et la trainèrent en prison. Je jetai les hauts cris, et je maccrochai si fortement à ses jupes, que les sbires ne purent jamais venir à bout de me faire lâcher prise. Ils furent contraints de me conduire en prison avec elle. On nous mit tous deux dans une petite chambre fort malpropre, et qui ne recevait aucune lumière. Là, étendus sur une poignée de paille, nous ne faisions que pleurer. Ma pauvre mère me tenait entre ses bras, et criait de toutes ses forces quon eût au moins pitié de moi. Nous mourions tous deux de faim et de soif, et je ne pouvais plus ni crier, ni pleurer. Enfin, au bout de deux jours, on nous apporta un peu de pain dur et une cruche deau. Je la bus presque toute, et à peine ma mère voulut-elle y toucher, de peur de me voir mourir de soif. Comme notre prison était très voisine de la demeure du geôlier, ma mère mengageait à crier le plus que je pourrais, dans lespérance quennuyé du tapage que je faisais, on nous relâcherait.

En effet, peu de jours après, nous entendîmes ouvrir notre prison. Le geôlier entra, et me prenant par le bras, il marracha du sein de ma mère, qui sefforçait de me retenir, en criant quelle aimait mieux quon lui ôtât la vie que de lui ôter son fils. Tout fut inutile: le barbare me sépara delle, et la laissa évanouie. Il me mit dans la rue, et déjà beaucoup de monde sétait attroupé autour de moi, que je ne savais encore où jétais. Je ny voyais presque pas, quoiquil fit un très-beau temps.

Quelquun memmena dans une maison où lon me donna quelque chose à manger, et je partis aussitôt pour me rendre à Craveggia, lieu de notre demeure, et qui était éloigné denviron deux lieues de la ville où ma mère était en prison. Je ne fis que pleurer et appeler ma mère tout le long du chemin. Je demandais à tous ceux que je rencontrais si on ferait mourir ma mère. Enfin, jarrivai à Craveggia. Ma situation et ma jeunesse attendrissaient tout le monde: on sefforçait de me consoler; mais alors mes pleurs et mes cris redoublaient. Une femme charitable me retira chez elle et prit soin de moi, jusquà ce que, linnocence de ma mère ayant été reconnue, elle fut mise en liberté.

            Elle reprit ses travaux, et moi mes exercices ordinaires. Jaurais bien voulu embrasser la peinture, et ma mère ne sy opposait pas; mais limpossibilité de me procurer du papier et du crayon, et de mhabiller dune manière un peu décente, la força de me faire prendre un autre parti. Comme je savais passablement lire et écrire, mon maître décole, dans la vue de la soulager, me plaça chez un cabaretier (oste n.d.r.) en qualité de domestique. Après y avoir demeuré environ six mois, accablé de fatigue, je tombai dangereusement malade. Dès que je fus hors détat de rendre service, on mabandonna sur une paillasse, sans presque faire attention à moi. Ma mère ayant appris ma situation, vint me soigner pendant quelques jours, et quand mon mal fut un peu diminué, et que je pus souffrir le transport, elle me prit sur ses épaules, et me porta ainsi pendant quatre ou cinq lieues, jusquà Craveggia. Lorsque je fus parfaitement rétabli, je retournai à lécole, car je navais encore que neuf ou dix ans.

            Pendant le temps que javais été chez le cabaretier, de nouveaux écoliers avaient grossi lécole. Parmi les nouveaux venus, il y avait deux frères, à peu près de mon âge, fils du plus célèbre peintre du pays. Cétait vraiment un habile homme dans son art, et rempli dhumanité. Le désir de pénétrer chez lui me fit rendre à ses enfants tous les petits soins dont jétais capable. Je les ramenais à la maison, et je les allais chercher pour les mener à lécole. Comme cétait moi qui les faisais lire, je rendais toujours deux le meilleur témoignage possible. Enfin, je men fis aimer au point quils parlèrent à leur père du désir que javais dembrasser la peinture. Il leur permit de me mener quelquefois chez lui. Jy allai, et je lui exposai si naïvement ma passion pour cet art, quil ne put sempêcher den rire et den être touché tout à la fois. Mayant dit que je pouvais aller dessiner chez lui, je me trouvai au comble de mes voeux. Jabandonnai lécole, et dès ce moment je me livrai pour toute ma vie à létude de la peinture.

            Ce peintre (il sappelait Giuseppe Borgnis, et mériterait dêtre plus connu), qui était fort considéré dans sa patrie, ne se fut pas plutôt intéressé pour moi, quon vit plusieurs autres personnes prendre part à ma situation, et me fournir des petits secours qui, joints au travail de ma mère, firent que je ne fus plus obligé de mendier publiquement notre subsistance commune. Jétudiais avec une ferveur inexprimable, quoique je neusse que des estampes pour tout modèle. Jobservais tout ce que faisait mon maître, et je ne laissais échapper aucune occasion de lui dérober quelque chose de son art. Enfin, au bout de six mois, brûlant denvie de peindre, jen demandai la permission, mais on me la refusa, parce que je ne possédais pas suffisament le dessin.

Ce refus me mortifia; mais je nen résolus pas moins de peindre à la première occasion qui se présenterait.

Elle ne tarda pas longtemps.

Mon maître ayant été obligé daller exécuter quelques peintures à fresque dans une ville voisine, je menfermai chez moi, et à laide de quelques couleurs que javais dérobées, je peignis un Christ attaché sur la croix. Quand mon maître fut de retour, il me demanda ce que javais fait; je demeurai interdit. Croyant que javais perdu mon temps, il se mit fort en colère, et me menaça de me chasser. Alors, tout tremblant, je lui présentai mon tableau. Dès quil le vit, il se radoucit sur-le-champ, et me dit: Mon ami, puisque vous aimez à peindre, peignez, je ne my oppose plus.

Je pleurais de joie, et je ne pus jamais lui dire un mot pour le remercier. Jai oublié une circonstance; cest quun jour manquant dhuile, et ne pouvant absolument men procurer, jallai à léglise en prendre dans la lampe.

            Le second tableau que je peignis fut une sainte Rose. Une femme pieuse et assez riche me la fit faire, et me donna en payement un boisseau de blé et un sac de châtaignes. Ce petit gain, le premier que je faisais, minspira un courage incroyable. Je présentai à ma mère, avec une joie mêlée de transports enfantins, ce premier fruit de mes études.

            Je me crus déjà riche, parce que je ne demandais plus laumône. Des projets de voyage et de fortune commencèrent à entrer dans mon esprit.

            Dans ce bourg, il y avait cinq ou six peintres; Iun deux avait demeuré en France, et men faisait un récit séduisant. Comme il se disposait à y faire un second voyage, il moffrit de my conduire. Jacceptai ses offres sans balancer. Ma pauvre mère nosa pas résister, malgré lamour extrême quelle avait pour moi, parce quelle craignait quon ne lui reprochât détouffer mes talents et de sopposer à ma fortune. Cependant cette tendre mère semblait prévoir quelle ne me verrait plus. Elle voulut maccompagner près de dix lieues; et, chose étonnante! moi qui ne pouvais pas la perdre une demi journée de vue, sans étourdir tout le quartier de mes cris, dans ce moment je la perdis pour toujours sans répandre une seule larme. Jamais les enfants, même les plus sensibles, naiment leur mère quils en sont aimés.

            Ce fut le 9 septembre 1747 que je quittai Craveggia, ma seconde patrie, pour ny revenir jamais. Jentrais alors dans ma treizième année (in realtâ doveva avere 11 e non 13 anni) et jétais resté chez mon maître environ deux ans, presque entièrement employé à broyer 1es couleurs, imprimer les toiles, balayer la maison, soigner les enfants, faire des commissions, etc. On voit par là quayant si peu de temps pour étudier, je devais être bien peu instruit lorsque je vins en France; mais celui qui me conduisait létait encore moins que moi, quoi quil fût marié et quil eût 28 ans. Cela fut cause que nous nous séparâmes au bout de six mois, parce que partout où nous travaillions, sitôt quon avait vu opérer lun et lautre, on disait hautement que lon navait pas besoin de deux peintres, et que le petit suffisait. Las dessayer des mortifications, et voyant dailleurs que jétais en état de me conduire tout seul, il me rendit ma liberté, après laquelle je soupirais déjà intérieurement. Ce fut à Roanne, dans le Forez, que se fit cette séparation, et nous ne nous sommes jamais revus depuis.

            Je parvins en travaillant, mais non sans beaucoup de peine, jusquà Bourges, ville capitale du Berry. Jy arrivai un soir du mois de juin, sans argent et accablé de faim et de lassitude. Jallai loger dans une petite auberge, où je soupai de grand appétit, quoique je neusse pas de quoi payer mon souper. Jallai me coucher, et je mendormis; mais mon sommeil fut interrompu par un accident funeste. Au milieu de la nuit, jéprouvai une cuisson très douloureuse aux yeux; je me les frottai à différentes reprises, sans les ouvrir et sans me réveiller parfaitement; mais la douleur ne faisant quaugmenter, et frappé dailleurs par un bruit confus de cris, de cloches et de tambours, jouvris enfin les yeux. Mais quel spectacle me frappa!

Un incendie affreux menvironnait presque de toutes parts.

Ma chambre était pleine dune épaisse fumée, et la flamme entrait de tous côtés. Je me crus mort; je mélance de mon lit, et je me précipite par un escalier de bois, à demi enflammé. Si jeusse tardé encore quelques instants, jétais perdu. Je sortis et gagnai la rue, où une foule prodigieuse sefforçait déteindre les flammes. Comme jétais nu, je mallai cacher à lombre dune maison; car il faisait clair comme en plein jour, la lune étant dans son plein et lincendie dans toute sa force. Là, voyant la maison où jétais logé, en proie aux flammes, je mabandonnai à la douleur, en réfléchissant sur le triste état où je me trouvais. Je me voyais dans une ville étrangère, inconnu, et nayant pour toute richesse que la chemise que javait sur moi. Je pleurais, je jetais les hauts cris; mais personne ne prenait garde à moi; Iincendie occupait tout le monde.

Enfin, un petit garçon mentendit et sapprocha. Il me regarda longtemps sans rien dire et me quitta. Un moment après il revint, et me tirant doucement par le bras, il me dit de le suivre. Jen fis dabord difficulté, parce que jétais tout nu; mais sollicité avec instance et ne sachant où donner de la tête, je le suivis. Il me fit entrer dans une maison peu éloignée, où je trouvai une troupe de femmes assemblées, qui me firent mille questions, toutes à la fois.

Je leur dis en peu de mots mon histoire. Ma jeunesse et ma situation les attendrirent; toutes sefforcèrent de me consoler. La maîtresse de la maison me força de me coucher dans un lit que les garçons de la boutique venaient dabandonner pour aller éteindre le feu. On juge aisément que je navais pas envie de dormir; je me croyais toujours poursuivi par les flammes. Enfin, le jour parut, et lincendie, presque éteint, laissa voir le ravage affreux quil avait causé. Le peu que javais fut perdu.

            Le maître de la maison où je me trouvais était un maréchal; il rentra avec ses garçons, et la femme leur apprit mon aventure. On mhabilla comme on put, et lon mindiqua un peintre nommé Dubois, quon me dit être un fort honnête homme, et qui ne manquerait pas de me donner du travail ou de me secourir.

            Je me présentai à sa porte; et comme il était de grand matin, et que javais frappé plusieurs fois, cela fâcha sans doute la servante qui vint mouvrir; car elle me dit, de fort mauvaise grâce, quon navait point demandé de ramoneur, et que jétais bien insolent de venir réveiller les gens si matin. Je lui répondis que jétais un peintre, et non un ramoneur. Elle se moqua de moi, me dit: Vraiment, voilà un beau peintre! et me ferma la porte au nez. Je criais de toutes mes forces que jétais peintre, et que je voulais parler à M. Dubois. Il avait entendu une partie de nostre conversation, et il fut curieux de me voir. Mon ami, me dit-il, qui êtes-vous? Je suis peintre, lui répondis-je, et je viens vous prier de me donner de louvrage. Si vous êtes peintre, ajouta-t-il, comment est-il possible que vous vous trouviez dans un état si pitoyable? A cette question, je ne pus répondre que par des pleurs. Je voulais mexpliquer, mais la douleur métouffait. Cet homme, qui était honnête et sensible, touché de ma situation et de mon embarras, me fit entrer chez lui. Il se mit à me regarder fixement, et me dit: Mon ami, prenez courage, racontez-moi vos malheurs, et soyez sûr que je ny serai pas insensible. Je lui dis en peu de mots comment javais quitté mon pays, sous la conduite dun jeune homme, et la raison qui nous avait obligés de nous séparer; comment jétais parvenu à Bourges, et laccident qui venait de marriver. Il crut dabord, par rapport à cette dernière circostance, que je lui fabriquais un mensonge, parce quétant fort éloigné de lincendie, il navait rien entendu. Pour sassurer de la vérité, il sortit; mais auparavant il me dit: Tenez, voilà un portrait commencé, seriez-vous capable dy faire les mains? Je lui répondis que jallais y travailler, et quà son retour il en jugerait.

            Il me laissa dans latelier, et sa femme y entra presque aussitôt. Cétait une vieille, avec un visage enflammé et maigre; elle avait lair dune furie, me dit mille duretés, et fit tout ce quelle put pour me chasser avant le retour de son mari.

La misère où jétais me fit tout supporter, et je ne lui répondis presque rien. Je travaillais malgré lorage que cette femme inhumaine me faisait essuyer. Le retour du mari suspendit la tempête pour quelques instants. Hélas, dit-il en entrant, quelle désolation! Une partie de la rue de Saint-Bonnet est en cendres, et tout ce que ce pauvre garcon ma dit nest que trop vrai. En disant cela il sapprocha de moi et vit que javais déjà peint une main. Il en fut si content, quil dit à sa femme: Viens voir, viens voir; ce garcon a du mérite, il pourra nous être utile; il faut lencourager et le secourir. La femme à tout cela ne répondait rien, et semblait un peu radoucie. Mais lorsquil fut question de me donner un habit, des chemises, enfin de mhabiller entièrement, elle devint furieuse, et traita son mari très durement; mais celui-ci, accoutumé à son humeur, y faisait peu dattention. Il me fit déjeuner, et ensuite nous sortîmes ensemble pour acheter ce qui métait nécessaire.

            Je passai environ six mois chez ce peintre, où jeus beaucoup à souffrir de sa femme.

Quant à lui, cétait le meilleur homme du monde, et il meût gardé toute sa vie, sil eût été tout à fait le maître. Une fièvre quarte qui me survint, et qui ne me quitta quau bout dun an, accéléra encore ma sortie de cette maison.

            M. Dubois me fit mettre sur une charrette, avec un peu de paille, et conduire au château de Diors, situé entre Issoudun et Châteauroux, et appartenant à M. Ie marquis de Boissay, lieutenant des maréchaux de France. Il était persuadé que je ne serais pas à charge dans une maison dont les maîtres étaient remplis dhumanité, et qui dailleurs avaient de quoi moccuper. Il ne se trompa pas. On me reçut très humainement, quoique je fusse dans une situation révoltante. Je passai tout lhiver dans ce château, où je peignis plusieurs portraits et autres ouvrages, pendant les intervalles que me laissait la fièvre. On eut tant de bonté pour moi, que je men rappelle toujours le souvenir avec délices.

            En sortant de là jallai à Châteauroux, où je demeurai encore deux ou trois mois, chez le curé de Saint-Christophe, qui mavait connu à Diors, et à qui M. Ie marquis de Boissay mavait recommandé. Cet ecclésiastique aimait la peinture; et, comme il nen coûtait pas beaucoup pour me faire travailler, il lui fut aisé de satisfaire son goût.

            Quand je neus plus rien à faire à Châteauroux, jallai à Issoudun, doù je revins encore à Chateauroux, où je demeurai près de quatre ans. Je travaillais dans la ville et aux environs; mais comme je nétais pas toujours occupé, et que jétais dailleurs très mal payé, je fus forcé de contracter des dettes que je me trouvais hors détat dacquitter. Comme je vis mes créanciers disposés à minquiéter, je vendis quelques livres que javais, je fis ma malle très secrètement, et la fis porter au bureau des coches, pour la faire transporter à Paris, où je désirais me rendre depuis longtemps.

            Je partis donc de Châteauroux, sans dire adieu à personne, le 26 du mois de juin 1756, à trois heures du matin. Jétais en veste, avec un couteau de chasse pour tout équipage. La peur dêtre poursuivi me donna des ailes, et je fis dix lieues sans marrêter. Après avoir dîné, je me remis en marche, dans le dessein daller coucher à Romorantin. Chemin faisant, je rencontrai une troupe de maçons qui allaient à Paris, et je me mêlai parmi eux pour être moins connu. Nous arrivâmes à un endroit où il y avait une fontaine; comme il faisait très chaud, on jugea à propos de sy reposer. Chacun tira son morceau de pain et se mit à le manger de fort bon appétit; je fis comme les autres. Je croyais navoir plus rien à craindre, lorsque, regardant sur le grand chemin, je vis deux hommes à cheval qui venaient vers nous à bride abattue.

A cette vue, je fus saisi deffroi, je jugeai bien que cela me regardait. En effet, je reconnus un de mes créanciers, accompagné dun postillon. Je me levai et jallai audevant de lui, afin que les maçons ne fussent pas témoins de ce quil avait à me dire.

Il maborda avec colère, et après mavoir fait les reproches les plus vifs, il me demanda la somme que je lui devais; elle se montait à une quarantaine de livres. Je lui dis avec douceur que je le priais de mexcuser, et que mon intention était de macquitter sitôt que je le pourrais; que je nétais parti sans rien dire que dans la crainte que mes créanciers nattentassent à ma liberté; que jallais à Paris, dans la vue de me perfectionner dans mon art, et pour tâcher de gagner assez dargent pour acquitter mes dettes; que dans ce moment il métait impossible de le satisfaire, nayant que cinquante francs pour toute fortune, et ayant soixante lieues à faire. Il me dit de payer au moins la course quil avait faite, et qui se montait à neuf livres, ce que je fis sans hésiter, mestimant heureux den être quitte à si bon marché. Cela fait, il tourna bride, et moi je rejoignis mes maçons qui avaient toujours eu les yeux fixés sur nous. Ils me demandèrent ce que cétait; je leur donnai une défaite, et nous continuâmes notre route.

            Arrivé à Orléans, je donnai six livres au cocher du carrosse qui va dOrléans à Paris, pour me conduire dans cette dernière ville. Il me mit dans le panier, où javais pour toute compagnie deux prisonniers chargés de chaînes.

Lhorreur que ces malheureux minspiraient mobligea à faire presque tout le voyage à pied. Jarrivai à la barrière de Paris.....

            Le lendemain et les jours suivants, je parcourus avec avidité toutes les églises où il y avait quelque ouvrage de peinture qui méritât attention. Jétais enchanté de tout ce que je voyais, parce que mes lumières étaient très bornées, et que cétait ce que javais vu de mieux jusqualors. Mais tout cela ne me rendait pas plus heureux; le besoin augmentait, et je ne voyais aucun moyen de le faire cesser. Une connaissance de province, que je rencontrai par hasard, me prêta six francs; mais cela fut bientôt dévoré. Jallai voir quelques artistes, mais je nen recus que des conseils, parce que je nosais pas leur découvrir mon état. Il ny eut que Carle Vanloo qui me donna un écu de six livres, et encore ce ne fut que parce que sa femme lui fit remarquer que je paraîssais dans lindigence. Je fus tellement humilié de me le voir présenter, que, perdant le tête, je le pris machinalement; ma main, mue par le besoin, fit violence à mon coeur, qui le refusait. Je nallais chez Vanloo que pour le prier de me recevoir au nombre de ses élèves; il me refusa, en me disant quil en avait déjà plus que son atelier nen pouvait contenir, et madressa à Boucher, qui me fit la même réponse. Je mallai présenter à Michel-Ange Slodz, qui me prêta quelques dessins pour copier; mais tout cela neut pas de suite, parce que lessentiel me manquait: cétait du pain.

            Languissant tristement dans la misère, et ayant déjà éprouvé les horreurs de la faim pendant deux jours, je me traînai chez mon marchand de la rue Saint-Denis, pour lui exposer la situation cruelle où je me trouvai, et le prier de me procurer quelque ouvrage. Ils étaient à la fin de leur dîner. En entrant il me prit une telle faiblesse, que, tombant évanoui sur une chaise, je perdis tout à fait connaissance. Je ne sais ce que je devins; mais après quon meut rappelé à la vie, je me trouvai environné de deux ou trois femmes de la maison, qui sempressaient de me donner du secours. Dès que je pus parler, on me demanda ce que javais. Je ne pouvais leur répondre, la faiblesse et les larmes métouffaient. Enfin, je 1eur fis entendre avec beaucoup de peine quil y avait longtemps que je vivais fort mal, et que depuis deux jours je navais rien mangé du tout. On me présenta de la soupe, de la viande, du bouillon, tout fut inutile; il me fut impossible de rien avaler. On me laissa tranquille environ une demi-heure; après quoi, ayant demandé à men aller, M. Dubose me fit conduire, par un de ses facteurs, sur le pont de Notre-Dame, chez plusieurs marchands de tableaux quil connaissait, pour les prier, de sa part, de me donner de loccupation; mais tous sen excusèrent. Le facteur qui maccompagnait, touché de mon état, me donna quelque argent, et me quitta, en me disant de ne pas perdre courage.

            Quelquun me suggéra de faire des tableaux, et de les aller vendre sur le pont Notre-Dame. Je suivis ce conseil, et ayant acheté une toile, je peignis un sujet daprès une estampe de Wouvermans, et lallai porter de boutique en boutique, jusquà ce quenfin un marchand men donna trois 1ivres. Je vis que cette ressource ne pouvait pas me mener bien loin, et que ma misère ne ferait quaugmenter, si je marrêtais à Paris plus longtemps. Un jour que jétais au Luxembourg, dans le cabinet des tableaux du Roi, et que je mappliquais à considérer une peinture du Titien, un jeune homme maborda dun air dintérêt, et me demanda si ce nétait pas moi qui avais vendu, sur le pont Notre-Dame, un tableau daprès Wouvermans, et combien je lavais vendu. Je lui répondis que cétait moi qui avais fait le tableau, et que je lavais vendu trois livres. Mon Dieu! est-il possible, ajouta-t-il, que je ne me sois pas trouvé en argent dans ce moment-là; car je vous suivais sur le pont, et je plaignais votre sort sans vous connaître. Il me fit quelques autres questions, et finit par me demander ma demeure. Je lui donnai mon adresse, et peu après il me quitta.

            Au bout de deux ou trois jours, il vint me voir. Pendant quil était dans ma chambre, la servante vint ôter les draps de mon lit, en me disant, de la part de sa maîtresse, que si je ne payais pas les deux mois de loyer que je lui devais, Ion ne me donnerait pas de nouveaux draps.

            Ce jeune homme, étonné dun procédé si dur, dit quon ne devait pas traiter les gens de cette manière, et tira six francs quil donna à la servante. Pour moi, jétais muet, immobile et les yeux fixés en terre. Ma situation lui faisait véritablement de la peine, et il aurait bien voulu pouvoir la changer; mais, trop jeune encore, il dépendait de ses parents, et ne pouvait disposer de rien. Il me demanda si je comptais rester à Paris. Je lui répondis que, voyant limpossibilité dy subsister, javais résolu den sortir, pour retourner de nouveau dans la province, où il me serait plus facile de gagner ma vie. Voyant ma résolution, il me dit quil en par1erait à sa mère et tâcherait de 1engager à me donner quelque secours pour pouvoir faire mon voyage.

(Ce jeune homme était fiIs dun riche marchand carrossier, et se nommait Maillard;

il mourut en 1794). En effet, il me présenta à sa mère, qui, après mavoir fait un petit sermon, me donna quinze francs. Avec une somme si modique, je ne pouvais pas aller bien loin; aussi je choisis Meaux pour le lieu de ma retraite, comme la ville la plus proche de Paris.

            Je quittai donc cette ville le 15 septembre 1756. Comme je devais environ deux mois de loyer, et que jétais hors détat de les payer, il fallait partir sans quon sen aperçût. Je mis trois ou quatre chemises lune sur lautre, deux paires de culottes, autant de bas, et, ainsi fagoté, je méchappai de lhôtel de Flandre, et traversai Paris sans regarder derrière moi; je croyais toujours être poursuivi. Comme je marchais fort mal à mon aise, empaqueté de la sorte, il me tardait de trouver un endroit pour me déshabiller. Jarrivai enfin à un petit cabaret, où, ayant demandé une chambre, je me déchargeai de tout ce ce que javais de trop; jen formai un paquet et le mis sur mon dos.

            Jarrivai à Meaux, où je passai huit mois à faire des portraits à tout prix. Jy fus fort bien accueilli, et même on mexhorta a my fixer, mais le désir de voir lItalie, et de madonner à un autre genre que Ie portrait, me fit rejeter cette proposition. Jallai à Soissons, à Reims, à Châlons-sur-Marne, à Nancy, à Langres, à Dijon, à Autun.

Dans cette dernière ville, ayant peint une jeune personne que le maître dhôtel de M. de Montazet, évêque dAutun, aimait, il en fut si content, quil me proposa de faire avec lui le voyage de Lyon, me promettant de me loger à larchevêché, auquel son maître venait dêtre nommé. Jacceptai la proposition avec joie, parce que cela me rapprochait de lltalie.

Je passai un hiver entier à Lyon, logé, nourri et chauffé sans quil men coutât rien. Larchevêque était à Paris. Je peignis, par reconnaissance, un petit plafond dans la salle à manger et le portrait du maître dhôtel.

            La belle saison étant venue, je quittai Lyon et me rendis à Vienne, de là à Avignon, à Aix et à Marseille. Je fis très peu de choses dans ces différentes villes. Pendant que jétais à Marseille, il marriva une aventure dont le récit pourra ètre utile à ceux qui se livrent trop à la plaisanterie, surtout vis-à-vis des gens quils ne connaissent pas.

            Dans lauberge où jétais, logeait un abbé avec lequel je mangeais à table dhôte. Il y avait dans la maison une servante qui nétait rien moins que jolie, et à laquelle je navais même pas pris garde, mais qui marquait beaucoup plus dattention pour moi que pour labbé, probablement parce quelle me croyait plus généreux. Il sen offensa, et à tous les repas il me raillait sur le bonheur que javais davoir les bonnes grâces de la servante. Je souffris longtemps la plaisanterie, quoique je fusse indigné de voir un ecclésiastique sappesantir sur une pareille matière. Enfin, un jour quil la poussa trop loin, je lui dis quil devait au moins respecter sa robe, et lui ayant cité ce vers: On devrait bien régler un tel déréglement, il devint furieux et prit une assiette pour me la jeter au visage. Je me levai de table, et saisissant mon épée, je fis semblant de vouloir en faire usage; mais je nen avais pas la moindre envie, car je ne la tirai pas même du fourreau; je ne voulais que leffrayer. Il se sauva précipitamment dans sa chambre, et moi je continuai mon dîner.

Le soir on me dit quil était malade; je ny fis pas beaucoup dattention.

Deux jours se passèrent ainsi; le troisième on vint me dire quil était mourant, et quil désirait me voir. Dès quil maperçut: Mon cher ami, me dit-il, quoique vous soyez la cause de ma mort, je nai pas voulu quitter la vie sans vous demander pardon de vous avoir offensé. Mon inclination à la raillerie ma mis plus dune fois en danger; enfin, aujourdhui elle me coûte la vie. Jeune comme vous êtes, cet exemple doit vous faire la plus vive impression. Adieu, embrassez-moi, et priez le ciel quil me fasse miséricorde. Je sortis les larmes aux yeux, et le soir il expira.

            Je partis de Marseille le 16 novembre 1759, et jallai par terre jusquà Nice, où je membarquai pour Gênes. Après une assez mauvaisenavigation, jarrivai en cette ville le 27 du même mois. Dès que jeus mit pied à terre, je mécriai: Enfin, me voilà en Italie! Je vais donc voir et étudier les ouvrages de tous les grands hommes qui ont illustré cette heureuse contrée! Las dentendre les contradictions des vivants, je ne veux plus écouter que la leçon des morts. Ils me parleront sans déguisement, sans envie, sans obscurité.

            Jétais pour lors âgé denviron 25 ans. (in realtà 23 anni, essendo nato nel 1736) Je parcours aussitôt les églises, avec un gros livre sous le bras, et je dessinai ce qui me frappa davantage. Mais je ne pouvais pas toujours me livrer à mon goût, parce que jétais contraint de chercher du travail pour vivre. Au reste, ma pauvreté était avantageuse à lart, en ce quelle mobligeait à peindre plus souvent que je naurais fait, si jeusse pu me passer de ce moyen, ce qui eût été un désavantage réel, parce que jaurais perdu la pratique de peindre, pratique que javais acquise en faisant le portrait, et qui ma été dun grand secours toute ma vie. Je peignis encore quelques portraits à Gênes, et ce sont les derniers que jai faits pour de largent. Il est vrai quheureusement les occasions den faire sont rares en Italie, les Italiens préférant un tableau quelconque à un portrait; ce goût est sans doute une des principales causes qui y a fait porter la peinture dhistoire à un si haut degré de perfection.....

            Je partis de Gênes le 13 mai 1760, pour me rendre à Livourne, de là à Pise et enfin à Florence. Je ne séjournai quenviron un mois dans cette ville, la deuxième de lltalie pour les arts. Jy fis une copie de la Madonna della Sedia, chef-doeuvre de Raphaël, qui est dans la galerie du palais Pitti.

            Julien de Parme, après avoir rendu compte de son séjour à Florence, quil             quitta pour se rendre à Sienne, et de son début dans cette dernière ville,             continue ainsi son récit:

 

            Enfin, on commença à parler de moi dans la ville; et plusieurs personnes me rendirent visite, me firent mille caresses, et prenaient plaisir à me voir travailler, parce que je le faisais avec la plus grande facilité. On me proposait un tableau; sur-le-champ je prenais une toile, je le dessinais et jen peignais une partie en présence des personnes mêmes qui me lavaient proposé: cette prestesse les étonnait; mais il ny avait dans tout cela quune pratique aveugle, que le défaut de lumières rendait encore plus hardie. La science tremble, mais lignorance nhésite point; aussi cette grande facilité diminue toujours en raison de la science quon acquiert. On commence par leffronterie, on finit par la timidité.

            Parmi ceux qui me firent lhonneur de me venir voir, était un ecclésiastique très respectable, nommé Corsetti. Il était directeur du séminaire de Saint-Georges, connu et estimé de toute la ville. Il cultivait les belles-lettres, et aimait la peinture avec passion. Il avait formé un petit cabinet de tableaux et de dessins qui méritait lattention des curieux. Il minvita à laller voir, me présenta du chocolat, me montra son cabinet et me demanda un tableau. Il me dit que je ne manquerais pas douvrage, pourvu que je fusse raisonnable sur le prix. Le sujet du tableau quil me demandait, était Mutius-Scaevola, qui se brûle le poing en présence de Porsenna, demi-figure de grandeur naturelle.

Je lui fis aussi un petit tableau dune Notre-Dame-de-Pitié et quelque autre chose dont je ne me souviens pas. Il fut satisfait de mon ouvrage; mais, ce que jestime beaucoup plus, il m accorda son amitié, qui ne sest jamais démentie pendant lespace de douze ans, après lesquels la mort me lenleva. Il parla de moi si avantageusement aux personnes qui pouvaient moccuper, que javais plus douvrage que je nen pouvais faire. Une compagnie de soi-disant peintres, jalouse de mes succès, menvoya un jour un sbire, pour me signifier de cesser de travailler ou de me faire agréger à leur corps. Je racontai sur-le-champ à M. Corsetti ce qui venait de marriver: il en fut indigné; mais il me dit dêtre tranquille et que cette affaire naurait pas de suite. En effet, je nen entendis plus parler.

            Enfin, ayant achevé tous les ouvrages dont je métais chargé, et brûlant denvie de me rendre à Rome, jappelai mon hôte pour régler nos comptes, il y avait près de cinq mois que jétais chez lui. Il avait eu autant dattention pour moi quil en aurait eu pour un grand seigneur. Je ne faisais pas autant de cas des tableaux que javais peints pour lui, quil en faisait lui-même, et je comptais lui être redevable de plusieurs sequins.

Quel fut mon étonnement lorsque cet honnête homme massura que je ne lui devais rien, et que même, à la rigueur, cétait lui qui métait redevable! Un procédé si généreux mattendrit.

            Je partis de Sienne le 17 novembre, et jarrivai à Rome le 24 du même mois 1760.

Me voilà donc, me disais-je à moi-même, dans la capitale du monde, le centre des arts; enfin, dans une ville après laquelle je soupire depuis si longtemps! Ici est le terme de mes voyages; ici doit être aussi celui de mes études. Malheur à moi si je quitte cette ville aussi dépourvu de talents que jy suis entré! Celui qui sort de Rome ignorant le sera toute sa vie.

            En arrivant dans cette ville, javais, comme je lai dit, une grande facilité de peindre; mais à cela près, jignorais toutes les autres parties de lart. Les proportions, Ianatomie, la perspective métaient presque inconnues. Il en était de même de la beauté des formes, de lélégance du dessin, du beau jet des draperies; jignorais ce que signifiaient les mots: grande manière, noblesse, caractère de têtes, force, justesse et simplicité des expressions; enfin, tout ce qui constitue le sublime de la peinture.

Avec un si grand besoin de minstruire, joint à un amour extrême pour cet art, on conçoit aisément avec quelle ardeur je me mis à létude. Mon seul embarras fut de bien choisir les guides que je devais suivre. Je fus dabord étourdi de la multitude des maîtres qui se présentaient à moi; je ne savais auquel donner la préférence. Je fus environ six mois dans lindécision. Je dessinais tantôt lantique, tantôt le Bernin, Raphaël, le Guerchin, etc. Jallai dessiner aux loges du Vatican, et les croyant toutes de Raphaël, je choisis justement celles qui avaient été peintes par ses élèves, parce que les choses maniérées frappent toujours plus que les productions simples et sages, quand on nest que médiocrement instruit. Enfin, après tant dirrésolutions, je compris que létude de lantique était celle à laquelle il fallait marrêter.

 

            Mais avant daller plus loin, je dois dire quaprès neuf mois de séjour à Rome, ayant consumé le peu dargent que javais gagné à Sienne, je me trouvai dans le plus étrange embarras; je me voyais à la veille dêtre contraint de quitter une ville où javais eu tant de peine à parvenir, et au moment ou je commençais à la goûter: ce nouveau malheur maccablait, je ne savais à quoi me résoudre; je fis part de mon affliction à un peintre Français, nommé Ango, dont la probité mavait inspiré de la confiance; il était malheureux Iui-même, mais sans être jaloux de la félicité des autres; il me conseilla de me présenter à M. le Bailly de Breteuil, pour lors ambassadeur de Malthe, auprès du Saint-Siège. M. du Tillot, premier ministre de 1a cour de Parme, et son ami intime lavait prié de lui procurér un jeune peintre capable dentrer au service de la cour: M. de Breteuil sétait adressé à un pensionnaire de lAcadémie de France, qui ne sut pas profitér des offres honorables quon lui faisait; il se mit à trop haut prix, et par-là désobligea M. de Breteuil. Les choses étaient en cet état lorsque Ango me conseilla de parler à lambassadeur. Ce seigneur me reçut avec bonté, sintéressa pour moi et jobtins de la cour de Parme, 400 livres par an, pour me mettre en état de continuer mes études, et par-là me rendre digne de servir un jour cette cour. Le premier quartier me fut payé le 7 septembre 1761.

            Ce service, que M. de Breteuil me rendit si généreusement, fut de la plus grande importance pour moi. Je me vis, deshormais affermi à Rome, et dans la douce espérance de nen sortir quhabile homme, et en état daller servir mon bienfaiteur.

            Tranquille alors du côté du besoin, je pus me livrer entièrement à létude; je me mis donc à dessiner toutes les statues de premier ordre, sans négliger celles qui, quoique dun ordre inférieur, ne laissent pas dêtre utiles, soit par quelque trait de costume, soit par la disposition des plis, soit enfin par quelque tour ingénieux dans tout lensemble de 1a figure. Jai toujours observé, autant que je lai pu, de dessiner la figure de tous les côtés possibles, afin de la mieux pénéter: on ne saurait croire combien cette methode est importante pour se bien assurer des proportions, des formes et de la marche des muscles; il est même très utile de les dessiner en raccourci, tantôt vues en dessus, tantôt vues en dessous; par ce moyen on comprend mieux la saillie ou lenfoncement des formes: on voit de combien un muscle domine ou est dominé par les muscles voisins, et dans les occasions oû lon a des raccourcis à représenter, ces études sont dun grand secours.

Souvent aussi, après avoir dessiné la figure entière, jen répétais les parties plus en grand, telles que la tête, les yeux, le nez, la bouche, les oreilles, les mains, les pieds, les genoux, etc..., afin de contracter lhabitude de marquer ces parties avec fermeté et sans indécision; car voilà lavantage quon trouve a dessiner dapres la sculpture (jentends celle du premier ordre), cest quil ny a pas dindécision, tout est pour ainsi dire écrit; elle ne montre que de grandes parties, en petit nombre et toujours de la meilleure forme possible.

            Je ne veux cependant pas dire que lon ne doive pas dessiner daprès de bons tableaux; cette étude a un double avantage par rapport au peintre, cest quen dessinant daprès dexcellents tableaux, il saccoutume à ne pas séparer lidée de dessin davec lidée de couleur, et à les faire marcher ensemble; toutefois, à moins que ce ne soit pour en conserver lidée, je crois quil vaut mieux peindre que dessiner daprès un tableau, parce quen peignant, on y trouve les mêmes avantages que je viens dindiquer, et même dans un degré supérieur.

            Quant à létude de la nature que lon fait dans les académies je ne suis point davis quon lentreprenne avant davoir fait précéder létude de lantique: cette étude (jentends celle du nu quon fait dans les académies), qui pouvait être très utile, si on leût bien dirigée, est devenue dangereuse, parce que lon a cru quelle était suffisante. Pourvu quun jeune homme aille à lacadémie, cest tout ce quon lui demande; aussi les académies sont-elles toujours pleines, et lantique est délaissé.

            Je ne puis voir, sans une douleur mêlée dindignation, une troupe denfants, rangée en cercle autour dun homme nu, pour le dessiner. Il me semble voir une multitude de paysans assister à un sermon prêché en latin. Ignorant lanatomie, les proportions, les belles formes, la perspective, quest-ce que toute cette jeunesse peut voir dans un modèle? Un homme nu, et rien de plus; aussi après avoir passé plusieurs années à voir ce modèle sous tous les aspects, elle ignore encore les divisions dune tête. Si au contraire les études dont je viens de faire mention, précédaient celle de la nature, alors celle-ci deviendrait aussi instructive quelle lest peu; mais cest un abus qui tient à tant de choses, que je nose pas espérer de le voir déraciner de sitôt.

 

            Jai oublié de dire que daprès la réputation de Michel-Ange, quon regarde comme le plus savant dessinateur entre les modernes, je crus quil fallait commencer par lui. Je passai donc trois mois à la chapelle Sixtine, où sont les plus beaux ouvrages de peinture que ce grand homme ait faits. Jen fus dabord frappé au point, que tout, hors de là, me paraissait mesquin, froid et de petite manière.

Cet homme me semblait un géant parmi les pygmées. La grandeur de son style, jointe à un certain caractère sombre et sauvage, font frissonner dès quon entre dans cette chapelle. Michel-Ange paraît là, dictant fièrement des leçons aux artistes timides et effrayés.

            Etonné de sa grande manière, je crus quen létudiant je pouvais lui en dérober quelques parcelles. Ici, me disais-je à moi-même, lanatomie se trouve jointe à la forme; japprendrai lune et lautre en même temps; et de crainte que Michel-Ange neût oublié quelque muscles, javais un écorché de plâtre devant les yeux: je ne voyait donc que muscles par-tout: comme je nen connaissais ni la situation ni loffice, jen mettais trop, de crainte de nen pas mettre assez: toute écorchure de la muraille devenait un os sous mon crayon, et toute tache devenait un muscle. Jétais ravi de mes dessins, jy trouvais une science dont ceux de mes camarades paraissaient dépourvus; enfin je me croyais le plus profond dessinateur de mon siècle: si quelquun osait dire que ces dessins étaient outrés, je le regardais avec mépris, comme un être incapable de sentir le beau. Le lecteur rougit pour moi, et il en a raison; mais jai promis de dire la vérité.

            En sortant de la chapelle, jallais tous Ies soirs étudier dapres nature, pour mettre à profit mes prétendues découvertes anatomiques; je faisais des académies  qui faisaient rire tout le monde; moi seul je les admirais.

Dès que javais fait une tête bien désagréable, et un corps tout couvert de muscles, je croyais approcher de bien près de Michel-Ange; enfin je métais tellement échauffé la tête sur cet article, que jétais incapable dentendre raison.

Lhiver qui survint me chassa de la chapelle Sixtine.

            Je ne puis attribuer quà mon ignorance leffet que produisit sur moi létude de Michel-Ange: cétait pour moi une nourriture trop forte, je nétais pas capable de la digérer; car assurément létude de ce grand homme ne peut être que très utile, pourvu que lon soit en état de lentendre. Ses ouvrages seront toujours un puissant préservatif contre la petite manière: sil a outré quelques parties, cest quil parlait à des sourds desquels il ne pouvait espérer dêtre entendu, quen criant de toutes ses forces. Nous devons savoir bon gré aux grands hommes, même de leurs écarts; car ils servent à redresser les autres. Jécrivis, pendant que je dessinais à la chapelle Sixtine, une lettre à M. du Tillot, oû je peignais leffet que la vue des ouvrages de Michel-Ange avait produit sur moi: on la trouvera parmi celles que jai eu lhonneur décrire à ce ministre en différentes occasions, et dont jai composé un recueil.

            Je me remis donc à létude de lantique: statues, bas-reliefs, vases, autels, trophées, etc. étaient lobjet de mon imitation ou de mes recherches. Il est ètonnant quune étude si utile, si indispensable soit aujourdhui si négligée: on ne fait pas attention que cest par son secours quon à renouvelé les Arts et quon les a portés à leur perfection: jamais on ne fût sorti de la barbarie, si lon neût consulté les ouvrages de lantiquité.

Les Masaccio, les Mantegna, les Léonard de Vinci, les Michel-Ange, les Raphaël, les Jules Romain, les Polidore, les Carache, les Poussin, les Corrège et les Titien même, tous leur doivent la célébrité dont ils jouissent; ceux-mêmes dont les ouvrages séloignent davantage du goût de lantique, tels que le Bernin et Rubens, nont pas laissé de létudier et den faire cas toute leur vie; sils ne lont pas suivi, il faut croire quils nen ont pas eu le courage, ou que le désir de se frayer des routes nouvelles les a éblouis: ce désir a enfin entraîné la perte des Arts. Las des beautés simples des anciens, on a cru pouvoir en créer de nouvelles; et au lieu dêtre de sages imitateurs, on est devenu des originaux extravagants; on a été plus loin encore, on à voulu prouver, surtout en France que létude de lantique était dangereuse. Cette nation qui se pique de mettre de lesprit et de la chaleur partout na vu que de la glace dans ces chef-doeuvres de lantiquité. Cest à Lemoine, peintre peu au-dessus du médiocre, que lon doit ce funeste système; cet homme et ses successeurs ont tout gâté en France: on ne sy est plus proposé dautres modèles que le Cortonne, Carle-Marate et le Bernin; et encore dans le triste état oû sont les Arts, plût à Dieu quon suivit ces modèles à la rigueur: mais que lon est loin de légaler! quand même on le ferait, serait-on excusable de sarrêter aux ruisseaux, lorsquon peut boire à la source? Dans toutes les études, cest une lâcheté impardonnable de ne pas se proposer les plus grands modèles; que risque-t-on? de rester au-dessous de celui quon imite? Mais ne vaut-il pas mieux de rester au-dessous de Raphaël, que de Carle-Marate? Dans le premier cas, on est encore un très habile homme; mais dans le second, lon nest quun froid copiste. Il est reconnu que tous ceux qui se sont proposé limitation des grands modèles, sont devenus célèbres; au lieu que ceux qui sen sont éloignés, sont demeurés dans la triste mediocrité. On trouvera dans mes lettres plusieurs choses sur le mérite de lantique et sur son utilité par rapport à la peinture; on peut les consulter.

            Je mêlais létude de lantique avec celle de Ia nature, et je tâchais de découvrir dans cette dernière les beautés qui menchantaient dans lautre. Mais hélas! que je les y trouvais rarement! Soit que la nature Grecque fût réellement plus belle, soit que limagination des artistes lait embellie, il est certain que la nature de nos jours ne peut, en aucune manière, soutenir la comparaison des autres. Cependant il faut dire la vérite; jai quelquefois trouvé dans la nature des parties presquaussi belles que dans lantique; mais cétaient des parties isolées, indépendantes du tout, et que la nature semblait avoir faites pour dautres corps, ou elle avait oublié de les placer, de façon que la nature ma plus dune fois dégoûté par sa pauvreté.

Cependant jy revenais toujours, parce que je savais quil est impossible de rien faire de véritablement beau, si lon ny a recours. Je mefforçais de laccorder avec lantique; mais javoue de bonne foi que souvent jy perdais mes peines. Quand je les trouvais en contradiction, lantique était toujours préféré. Mais quai-je dit? toute la multitude des peintres va se soulever contre moi. Quoi! préférer lantique à la nature! La peinture nest-elle pas une imitation de cette même nature? Oui, mais de la belle nature; et cette nature embellie, au premier degré, ne se trouve que dans les statues antiques. Si néanmoins on en rencontre quelques traits épars dans les différents individus qui nous environnent, on fait très sagement de se les approprier; et si, sous pretexte détudier la nature, on la prend telle quelle se présente, je dis quon a une fausse idée de limitation de la peinture, et quon ne méritera jamais le titre de grand peintre.

            Lhiver était destiné à létude, et lété à faire un tableau pour envoyer à la Cour. Jai suivi cette marche pendant dix ans; cest-à-dire depuis 1761 jusquen 1771.

Voici la note des tableaux que jai faits dans cet espace de temps.

            LAmour endormi, à qui une Nymphe coupe les ailes; tiré du temple de Gnide de Montesquieu; petit tableau très médiocre. -LAmour debout, de grandeur naturelle. -Camille délivrant le Capitole assiégé par Brennus, figures denviron deux pieds; je le crois faible, autant que je men puis souvenir. -La mort de Sophonisbe, de grandeur naturelle; inégal. -La Peinture, demi-figure de grandeur naturelle.

-La mort de Marc-Antoine, de grandeur naturelle. -Achille, à qui Thétis apporte de nouvelles armes. -La dispute du Dieu Pan avec Apollon. -La Poésie. -Le mariage dAlexandre et de Roxane. -Ulysse et Nausicaa. -Jupiter et Thétis. -Enée et Acathe, dans la forêt de Carthage.

            On verra dans mes lettres les remarques quon faisait sur ces tableaux, et mes réponses à ces remarques.

            En I771 je peignis une tête pour le chevalier de Bernis, et une S.te Cécile, pour son oncle le cardinal, demi-figure de grandeur naturelle. En 1772, je fis pour le prince Nicolas de Gallitzin, Moscovite, Jupiter endormi entre les bras de Junon, figure de grandeur naturelle. (Jai répété ce tableau ainsi que Jupiter et Thétis, sur cuivre; le marquis de Nesle les acheta. Jen ai fait un troisième pour le compte de Rochefort).

Je répétai aussi, pour mon ami Corsetti, de Sienne, la Poésie et la Peinture. Voilà à-peu-près tous le tableaux que jai faits à Rome.

            Après Iétude constante de 1antique, les seuls peintres qui aient mérité mon attention à Rome, sont Raphaël, Polidore, le Carrache et le Dominiquin. On à tant parlé de Raphaël, quil semble quon nait plus rien à en dire: aussi, probablement, je noffrirai rien de neuf sur ce sujet; je dirai ce quil ma inspiré.

            La première impression que font ses ouvrages, est un désir secret de se trouver avec les personnes quil a représentées, den faire ses amis et de vivre avec elles. Lui seul a su peindre laimable, linnocente jeunesse. Quelle naïveté dans les enfants! quelle ingénuité dans les adolescents! quelle noblesse, quelle modestie, quelle grâce, quelle douce mélancolie dans les têtes de Vierges! Elles paraissent froides dabord; mais à mesure que vous les examinez, vous vous oubliez, vous ne savez plus où vous êtes, ni si vous regardez un tableau. Cest un songe ravissant; cest le seul des peintres qui gagne à être regardé long temps; tous les autres y perdent. Il nattire point; mais dès quil vous tient, vous ne pouvez plus vous échapper. Vous napprochez de ses tableaux quavec cette espèce de retenue quinspire une assemblée honnête et respectable. Vous prenez, sans vous en apercevoir, un air sérieux, mais satisfait, et vous voudriez rester toujours dans une si douce situation.

            Toutes ses figures disent ou font quelque chose; il ny en a aucune dinutile. Les mouvements et les expressions sont toujours conformes à lâge, au sexe, aux conditions.

Les vêtements suivent la même règle. Les vieillards sont couverts détoffes plus pesantes que celles des jeunes gens, et ont presque toujours un air pensif. Il ne groupe jamais pêle-mêle les hommes et les femmes; celles-ci sont à part, et cela est dans la nature.

            Je reviens à lexpression, la plus sublime partie de lart, et dans laquelle Raphaël, non seulement na pas dégal, mais même personne qui en approche. Il ny a jamais chez lui deux expressions pareilles. Plusieurs figures expriment différemment la même passion, et toujours sans altérér la beauté. Cest en cela quil approche le plus de lantique; car toute expression qui détruit la beauté, nest quune grimace convulsive. La beauté est une déesse à laquelle les peintres doivent tout sacrifier.

            Polidore est un peintre tout-à-fait original; il ne ressemble à personne. Moins sage, moins correct, moins gracieux que son maître, il a cependant, en général, un style plus grand, plus grec que Raphaël. Il est supérieur aux bas-reliefs antiques quil sest proposés pour modèles. Il a plus de mouvement, de chaleur, dexpression; cest un grec un peu italianisé. Annibal Carache nest original en aucune partie de lart; il sest proposé lantique, Michel-Ange, Pellegrino Tibaldi et le Corrège; mais il est resté au-dessous de tous les modèles, dans les parties où ils excellaient. Il a agrandi la nature commune, sans lembellir. Il nest, en général, ni noble, ni gracieux, ni expressif; malgré cela, il était le premier artiste de son siècle, et ses ouvrages sont un préservatif contre la petite manière.

            Le Dominiquin, son élève, la surpassé dans toutes les parties de lart, excepté dans la grandeur de style du dessin, et dans la manière de draper. Son dessin est aussi correct, mais plus de nature que celui dAnnibal. Ses draperies sont sèches, anguleuses et de couleurs tranchantes; pour lexpression il surpasse son maitre, et est au-dessus de tous les peintres, excepté Raphaël.

            En I77I, !e ministre jugea à propos que je fisse un voyage à Venise, pour examiner lEcole Vénitienne. Je partis de Rome le 12 avril de la même année, et jarrivai le 22 à Venise.

            LEcole Vénitienne me fit peu dimpression; on ne change pas de manière de voir à trente-sept ou trente-huit ans (ancora una volta lartista dovrebbe avere in realtà solo 35 anni). Jy copiai cependant quelques têtes daprès un tableau de Paul Véronèse, qui est dans la sacristie de San Zaccaria, église des religieuses. Jaurais désiré faire quelque chose daprès le Titien; mais je ne pus pas obtenir la permission dentrer dans la galerie Barbarigo, où lon conserve les ouvrages choisis de ce maître. Ainsi, après avoir demeuré environ deux mois et demi à Venise, je demandai au ministre la permission de retourner à Rome, où jaurais desiré de passer ma vie.

            Ce quil y eut pour moi de plus avantageux dans ce voyage, ce fut de voir Ies peintures de Jules Romain, à Mantoue: cest là quil faut voir ce maître, sans quoi on nen aura jamais quune fausse idée, et on lappréciera toujours mal. Cest le plus grand des Romains au palais du T.

            Joubliais de dire quà Véronne, dans la galerie du comte de Bévilacqua, je copiai deux tableaux de Paul Véronése; lun représentant Vénus et lAmour, demi-figures de grandeur naturelle; lautre une Vénus se regardant dans un miroir, et vue de dos; enfin jarrivai à Rome pour la seconde fois le 10 octobre I771, et jen partis pour toujours le 26 mai I773, après y avoir passé douze ans et demi. Jarrivai à Paris le 25 juin de la même année.

            Mon protecteur, après avoir quitté Parme, passa en Espagne, et de là se rendit à Paris où il se fixa: il mengagea à laller joindre; comme je lui devais tout, je neus pas la force de résister à son invitation; mais mon intention était de finir mes jours à Rome.

            Il avait disposé beaucoup dhonnêtes gens en ma faveur, entrautre le duc de Nivernois, lhomme le plus délicat et le plus généreux que jaie rencontré.

Je fus donc très bien reçu à Paris.

 

            Le premier tableau que jy fis, et peut-être mon meilleur, fut pour le duc de Nivernois. Il représente Achille à qui on enlève Briseïs, par ordre dAgamennon. (La gravure de ce tableau est destinée pour les Annales du Musée, n.d.r.). Cest un tableau de dix pieds de large, sur huit de hauteur, figures plus grandes que nature, mais de grandeur naturelle, selon Homère.

            Cet ouvrage nétait pas encore terminé, lorsque lacadémie de St.-Luc, abusant de ses gothiques privilèges, fit une descente chez moi, et saisit tout ce qui concernait la peinture, sous prétexte que nétant ni de lacadémie royale (je me présentai à celle ci en 1780 et jy fus refusé), ni de celle de St.-Luc, je navais pas le droit dexercer mes talents; ceci arriva dans le mois de septembre I774. Ce procédé digne des siècles de barbarie, mindigna tellement que je voulus retourner à Rome ou on était libre de barbouiller tant quon voulait, sans que St.-Luc sen mêlât; mais le duc de Nivernois men detourna en massurant que cela naurait pas de suites, et que le gouvernement allait corriger cet abus: en effet, Turgot fit supprimer les corporations, et les arts furent libres.

            Outre le tableau dAchille, dont je viens de parler, jai encore peint les tableaux suivants pour le duc de Nivernois:

-Herminie revêtant les armes de Clorinde. -Les adieux dHector et dAndromaque. -Les adieux dAbradate et de Penthée. -Lenlèvement de Ganimède. -Diane et Endymion. -LAurore qui enlève Céphale. -Virgile lisant le sixième livre de lEneïde, en présence dAuguste et dOctavie; celle-ci sévanouit aux mots: Tu Marcellus eris. 

-Le tombeau de Daphnis, cinquième éclogue deVirgile. -Silène barbouillé de mûres, sixième éclogue du même. -Cornélie, mère des Gracques. -Alcibiade allant à lécole, avec lIlliade sous le bras, demi-figure de grandeur naturelle. -Une tête de jeune garçon. -Une tête de jeune fille. -Jupiter endormi entre les bras de Junon.

            Ce dernier tableau avait été fait comme je lai dit, pour le prince Gallitzin; mais comme il négligea den faire lacquisition, le duc de Nivernois lacheta en I782. Je peignis, pour mon protecteur du Tillot, Télémaque et Thermosiris: je fis aussi un grand tableau pour labbé de Véri, représentant Caracalla qui tue son frère Géta, entre les bras de leur mère Julie. -Narcisse se regardant dans une fontaine, figure de grandeur naturelle, pour mon ami Dieresens, dAnvers. Je peignis aussi à Rome, pour le même, les Sabines qui se jettent au milieu des Romains et des Sabins pour les séparer, I772. Jai peint encore Priam au pieds dAchille, et Ulysse reconnu par sa nourrice, en présence de Pénélope et de Télémaque, deux petits tableaux. -Une figure de femme appuyant sa tête sur sa main gauche, et tenant de la droite, un livre sur lequel elle semble méditer; demi-figure de grandeur naturelle, peinte sur panneau, 1789. -Eve debout tenant la pomme de la main droite, et de la gauche, soutenant ses cheveux; proportion de treize pouces, peinte sur panneau, I790. (Cest le dernier tableau que jai peint).

            Jai fait encore quelques petits ouvrages dont jai perdu le souvenir. Jëcrivais ceci le I7 novembre I794: Jai toujours signé mes tableaux. (Excepté deux ou tois petits de peu dimportance).

 

            Mon protecteur du Tillot étant mort subitement dans le mois de décembre I775, je me serais trouvé à Paris sans appui, si le duc de Nivernois ne mavait promis de me tenir lieu de père; promesse quil a remplie à la rigueur.

 

            Voila tout ce que javais à dire sur ma vie pittoresque jusquà cette année 1794; quant à ma vie morale, je nen dirai rien, je ne veut point faire des confessions, elles sont également inutiles à celui qui les fait, et à ceux qui les lisent; elles ne corrigent personne.

Je ne veux ni ne dois oublier de dire que jai eu le bonheur de trouver un véritable ami; cest Dejoux, le premier sculpteur de mon temps: cet homme, simple et modeste autant que savant, a toujours ignoré ce quil valait; il na jamais vu que le mérite des autres, il a toujours ignoré le sien.

            Le 25 février 1798, la mort menlèva le cit. Mancini-Nivernois, dans la quatre-vingt-quatrième année de son age: en le perdant, je perdis un père, un bienfaiteur,

un ami.

 

 

Nota: il presente testo è riprodotto integralmente secondo la versione originale del 1801 delleditore C. Landon di Parigi e può presentare qualche inesattezza linguistica; in alcuni casi abbiamo ritenuto di intervenire per modificare dei termini caduti in disuso o per migliorare la lettura e la comprensione.

Elaborazione e ricerca: Museo regionale delle Centovalli e del Pedemonte - 12/2002

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